Quand Maurice Gasquet m'a montré ses gravures de la Drôme, elles ont agi sur mon esprit de façon singulière : il m'a semblé que j'étais mis en face de mes propres souvenirs, dans ce qu'ils ont à la fois de persuasif mais aussi, comme tous les souvenirs, de fuyant, d'évanescent.
Ceux-là , ceux de la Drôme, ce sont des souvenirs très anciens . C'était en 1939, j'avais été mobilisé comme lieutenant dans le Briançonnais et , quelques jours plus tard , le train transportait mon bataillon dans l'Isère, à Romans. J'étais le seul Parisien. tous mes compagnons étaient plus ou moins Savoyards.
Le train avait d'abord lentement descendu la vallé de la Durance, qu'il avait quittée après Gap.
Passé un long tunnel, il s'était engagé dans la vallé de la drôme.
Il s'approchait de Die. Et alors javais entendu dans le wagon un murmure animé, passant de bouche en bouche et de compartiment en compartiment, un appel ? un avertissement? où revenait un nom que, sans doute, je connaissais déjà, mais n'avais jamais encore entendu prononcer avec cette sorte de ferveur, d'effervescence :(( Le Vercors....c'est le Vercors... Est-ce déjà le Vercors?....Mais non, ce n'est pas lui , c'est seulement le massif du Glandasse..; Si c'est lui, je te dis, c'est le Vercors.....))
Le nom m'avait toujours paru très beau : sonors, altier. De l'entendre prononcer avec cette fougue, cette émotion me gagnait aussi. Je rejoignis les autres , dans le couloir.
Je vis, au-dessus du train , une espèce de haute, d'immence forteresse, austère, sévère, réservée, rigide, majestueuse.
Parfois il y avait une découpure, et une puissante muraille se dressait à l'écart, dans une solitude orgueilleuse, grattant le ciel, comme une ruine géante sur un piédestal d'éboulis; ailleurs, pareil à une tour de guet, un cube démesuré surveillait l'horizon, taillé droit, dé colossal posé là par quelque titan; ou bien une proue de navire semblait s'ouvrir sa voie dans les nuages.
Plus près de nous les pentes descendaient, peu à peu verdoyantes, coupées de routes, semées de bois, de garrigues, de bosquets. Je ne savais pas encore quel rôle cet imposant massif jouerait dans ma vie tard ----- puis dans l'Histoire. J'étais conscient seulement que la beauté du site répondait bien à la rigueur du nom.
Ce souvenir est demeuré très fort en moi, et très vivant. Mais si je l'ai rapporté dans son détail, c'ést que, comme la plupart des souvenirs visuels très anciens, ce souvenie-là aussi est surtout celui d'un sentiment : que je tente de le préciser, d'appeler des images exactes, dessinables, aussitôt tout m'échappe, la vision s'évanouit. Ce qui reste, ce sont en vérité des allusions : à des roches au soleil, à des pentes dans l'ombre ; à des chemins, des routes qui sabrent un pâturage, un petit bois; à un champ labouré , à une ferme vue de très haut, à cette solitaire muraille comme un spectre de pierre...
Ce sentiment , ces allusions, il m'a semblé que les eaux-fortes de Gasquet m'en apportaient étrangement l'empreinte matérielle ------presque photographique. c'est une impression très surprenante. Oui, pour moi, ces noirs, ces gris, ces blancs, matérialisent sur le papier ces fantômes de souvenirs, fixent une réalité dépouillée de sa réalité par le temps et l'oubli, mais toujours aussi forte, peut-être plus puissante que la réalité. est-ce une nouvelle voie qui s'ouvre en art, une nouvelle sorte de réalisme? Est-ce lanaissance d'un " réalisme de la mémoire"? On pense aussi aux tentatives, en littérature, d'une Marguerite Duras, d'un Claude simon. Il y a là,
dans cette analogie d'inspiration, une constante assez saisissante. Elle paraît bien caractériser une esthétique nouvelle, qu'il convient d'observer avec considération.
VERCORS
1961
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